La mort programmée de l’élevage d’alpacas, culture ancestrale.

éleveuse d'alpacas, Crucero, Puno, PérouMercredi 5 août 2009, Crucero, Puno, Pérou, 14h : le car nous dépose sur la place centrale. Dans ce village, ils ont accès à l’eau d’une source, donc ils n’utilisent pas l’eau de la rivière,ce qui évite la contamination. Mais à l’extérieur du village, dans les champs, le fleuve Ramis, contaminé par les déchets des mines est la seule source pour les animaux et aussi les humains.

Avec Wilfredo, l’anthropologue qui m’accompagne pour ce reportage sur l’influence de la contamination minière sur l’élevage d’alpacas, nous allons chercher une chambre où dormir. C’est à 5 soles la nuit par personne, et en plus ils ont une douche. À la Rinconada, il n’y a pas d’eau, la petite lagune où l’on pourrait s’approvisionner est totalement contaminée. J’en profite pour aller me laver, à l’eau froide, glaciale même, car nous sommes en hiver et toujours en altitude.

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Sabino15h : nous partons à la rencontre de Sabino Soncco, l’un des membres actifs de la communauté dans la lutte contre la contamination minière et pour la protection du mode de vie traditionnel, transmis génération après génération, comme l’élevage d’alpacas, mis en danger par la pollution.
En effet, actuellement, les familles se regroupent pour élever les animaux ensemble. Elles possèdent vaches, moutons et alpacas, sorte de lamas réputé pour la qualité de sa laine. Le problème est qu’actuellement 30 à 50% des élevages meurent chaque année car ils s’abreuvent dans le fleuve.

Depuis les années 1980, l’exploitation minière à la Rinconada a explosé. Aujourd’hui 40 milles personnes y vivent et y travaillent. Il n’y a pas d’entreprise, pas de règlementation et toute la contamination part à même le fleuve. Pire, un peu plus bas, ce sont d’énormes pelleteuses qui travaillent et retournent inlassablement la terre, laissant partir dans le fleuve de nombreuses particules en suspension. Celles-ci transforment le cours d’eau en boue où les animaux ne peuvent plus s’abreuver.

Moi au milieu des alpacas, Crucero, Puno, PérouLa population de Crucero et des autres villages de la vallée s’est donc organisée. Les archives montrent que les premières plaintes et lettres envoyées à la région remontent du début des années 90, c’est à dire 20 ans en arrière. C’est pendant cette période que le nombre de bêtes perdues à explosé, et que leur prix à baissé. La livre de laine était à 12 ou 13 soles (3,20€). Aujourd’hui, crise aidant, dans les régions où l’alpaca est en bonne santé, elle est à 6 ou 7 soles, soit une baisse de 50%. Et le long du fleuve Ramis, on la trouve à 4 soles soit une chute du prix de 70%, et un prix 35% plus bas qu’ailleurs… Pour la laine de mouton, c’est pire, le prix est passé de 1,20 soles la livre à 0,20 soit une chute de 85%. Or d’un alpaca, on obtient environ 5 livres de laine et la plupart des familles possèdent une trentaine d’alpacas et le même nombre de moutons, la tonte a lieu une fois par ans, soit 315 soles (80€) à l’année pour une famille de cinq personnes. Nous avons rencontré des éleveurs qui en possèdent plus, mais ceux-ci nous avouaient devoir tondre les animaux tous les deux ans car la fibre n’est pas assez bonne et que la laine pousse trop lentement…

Dépôt de terre contaminée au fond du fleuve Ramis, Crucero, Puno, PérouIl faut savoir que la contamination, en plus d’entrainer la mort des bêtes, entrainent leur dégénérescence. L’autre problème est qu’une partie de la population aussi, s’abreuve dans la rivière… Aujourd’hui, les mêmes symptômes sont retrouvés chez eux. Les enfants meurent d’une simple grippe, les adultes ont des problèmes intestinaux…

Sabino nous explique qu’il n’y a pas de preuve direct que cela soit dû au fleuve Ramis. En effet, faire une autopsie coûte cher, et la population n’en a pas les moyens. Donc sans preuve formelle, il est plus difficile d’obliger les autorités locales à agir. Et pourquoi faire d’ailleurs ?
Fermer la mine ? Délester 40 milles personnes de leur emploi ? Non, et de plus, ils changeraient juste de lieu comme ils l’ont fait lors d’une fermeture de la mine pendant six mois par la préfecture. Les gens sont aller du côté bolivien pour creuser et on traiter l’or à Juliaca, là où habite Wilfredo. Comment ? En faisant des trous dans leur sol qui donnaient directement sur les égouts, et ils rejetaient tous les produits toxiques à même le cours d’eau. Et celui-ci aussi se termine dans le lac Titicaca.

L’une des urgences selon Sabino et les comités de défenses est d’apporter de l’eau non contaminées aux populations de Crucero et des villages plus en aval. La constructions de bassins de décontamination est une possibilité.
L’autre urgence est de faire une étude approfondie de la situation. Car chaque année, l’État ou des université et ONG viennent, prélèvent un échantillon de l’eau du fleuve et repartent. Après analyse, elles confirment que l’eau est contaminée. Mais rien ne se passe. Et l’on ne sais pas comment est le sol, jusqu’à quelle profondeur y a-t-il de la contamination ? Dans la population, chez les animaux aussi, il faudrait faire des prises de sang. Autopsier les bêtes décédées…
Autant de choses revendiquées par la population mais qui n’ont pas lieu.

Dépôt de terre contaminée sur les berges du fleuve Ramis, Crucero, Puno, Pérou Dépôt de terre contaminée sur les berges du fleuve Ramis, Crucero, Puno, Pérou

Crucero, Puno, Pérou17h30 : après cette longue discussion, nous partons en direction du fleuve. Dans cette région du Pérou, l’année n’est pas divisée en quatre saisons, mais plutôt en deux : la saison des pluies et la saison sèche. Actuellement, nous sommes dans la saison sèche. Le fleuve Ramis est bas, sur ses berges, on aperçoit les particules en suspension qui se sont déposées, sorte de poudre grisâtre contenant mercure, cyanure et plomb, qui est dispersée au gré du vent. Wilfredo me la montre et m’explique que pendant la saison des pluie, l’eau boueuse monte jusqu’aux berges. Pour que la population qui habite loin du fleuve est accès à l’eau (contaminée), des canaux d’irrigation sont créés. Mais chaque années, la boue les bouche.
C’est assez étrange de voir un cours d’eau où rien ne vit, pas un poisson, pas une plante, non le fond est comme découpé en carrés, à cause de l’accumulation de cette boue.

19h : nous partons manger puis allons nous coucher. Il fait nuit, nous sommes fatigués et demain nous nous levons tôt.

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Wilfredo discutant avec une éleveuse d'alpacas, Crucero, Puno, PérouJeudi 6 août, 6h : debout, petit déjeuner puis direction les champs pour rencontrer l’un des éleveurs d’alpacas que connait Wilfredo.
7h : il n’est pas là. Wilfredo parle en quechua – langue de la région – avec sa femme. Elle nous apprend qu’il est en train de surveiller des terres à une journée d’ici et qu’il revient dans un mois. En effet, chaque famille est désignée à tour de rôle pour aller travailler l’une des terres communales. Ce travaille communautaire est ce qui permet au village et à ces alentours de fonctionner.

Je prends quelques photos de ses bêtes, puis elle nous conseille d’aller voir le groupe de paysans au loin. Ils vont nettoyer un canal bouché par la boue des mines. De nouveau, il s’agit d’un travaille communautaire, où tous se réunissent pour permettre là l’un des paysans d’avoir accès à l’eau. Le travail est ainsi fait en une journée.
Le seul soucis, est que, n’ayant aucun outil adéquat, la terre contaminée qu’ils sortent du canal est déposé à ses côtés. L’enterré permettrait qu’elle ne soit pas éparpillée par le vent.

éleveurs, Crucero, Puno, Pérou

Rejet des eaux usées de la ville... Crucero, Puno, Pérou8h : nous nous présentons au président de la communauté et expliquons que nous souhaiterions parler avec l’un d’eux des problèmes de contamination. Ils nous propose de faire une réunion ouverte avec toutes les personnes présentent.
On se présente brièvement et je leur pose des questions afin de savoir combien de bêtes meurent chaque année et combien ils en ont. Ils se méfient, ils n’aiment pas donner ces informations, car ensuite, le gouvernement peut soit leur demander plus d’impôt s’ils ont beaucoup de bêtes, soit leur usurper des terre s’il considère qu’ils n’en ont pas beaucoup. Alors, Wilfredo essaye de clarifier la situation. Cela fait plusieurs années qu’il vient ici. Il effectue sa thèse de fin d’étude sur l’élevage d’alpacas le long du fleuve Ramis. Nous nous sommes rencontrés et avons pensé qu’il serait intéressant de faire connaître leur situation au niveau international, car les études qu’ils demandent ne seront pas faites par leur gouvernement, en tout cas pas sans une pression ou une aide extérieure. Petit à petit, la confiance s’établit, les langues se délient et ils nous expliquent leur situation.

Dépôts de terre contaminée qui se disperse au gré des vents, Crucero, Puno, PérouLe constat est le même qu’avec Sabino, mais là, je l’entends de la bouche des éleveurs. Les antibiotiques n’ont pas d’effet sur les bêtes. L’un me montre un fœtus ou en tout cas le résultat d’une fausse couche et me demande ce qu’ils doivent faire. Les jeunes partent à la mine car on y fait plus d’argent, mais en allant là bas, ils augmentent la contamination. Si les éleveurs étaient soutenus, c’est à dire simplement qu’il aient accès à de l’eau non contaminée, ils pourraient s’en sortir et les gens ne partiraient plus à la mine, peut être même que certains redescendraient. Les anciens se souviennent du temps où ils péchaient dans la rivière, où les pâturages étaient vert et non secs comme aujourd’hui.

Nous leur demandons ce qu’ils attendent, ce qu’il espèrent comme aide.

Premièrement, ils ne veulent pas la fermeture de la mine, c’est impossible, où iraient tous ces gens ? Dans un premier temps, il faudrait savoir jusqu’où va la contamination et quelle est son niveau. Il faudrait avoir accès à de l’eau moins contaminée et enfin qu’on leur envoie des médecin et vétérinaires afin de savoir de quoi souffrent les gens et les animaux.
Leurs demandes ne sont pas excessives, mais cette étude globale de la situation ne semble pas être pour demain. Par exemple, on ne transmet pas les résultats des études aux villages et Wilfredo a essayé d’aller dans certaines universités ou institutions pour les avoir, soit on les lui a refusé soit on a prétexté ne pas savoir où ils étaient.

éleveur d'alpacas en mal de travail (40% de l'élevage meure chaque année et la tonte ne peut se faire qu'une fois tous les deux ans), Crucero, Puno, PérouLorsque nous les quittons, ils me disent qu’ils espèrent que les articles que je publieraient auront un effet et que je ne serai pas simplement un de plus qui passe et s’en va sans que rien ne change. Je ferai de mon mieux, un article sera envoyé à différentes rédactions, attendons de voir…

Puis nous partons dans une autre direction pour voir d’autres éleveurs.

Enfin, nous prendrons un bus en direction de Juliaca, afin que je puisse travailler à partir des documents de Wilfredo. En effet, l’idée était de se rendre sur place afin que je puisse témoigner de ce que j’ai vu, entendu et vécu, et non que je récite simplement ce que m’aurait dit Wilfredo.

J’ai donc une semaine pour écrire mon article et travailler toutes ces photos – avant le 15 –, et je dois aussi contacté Alain, le curé de Checacupe, pour voir où nous nous retrouverons.

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Mon article écrit à ce sujet ici : http://www.jwc-photos.com/hombres/?page_id=2789 (sous les photos)

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