L’influence de la contamination minière sur l’élevage d’alpagas, Puno, Pérou (août 2009)
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La mine de la Rinconada :
lorsque l’or met en péril toute une culture !
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C’est à l’époque Incas que débute l’exploitation de la mine de la Rinconada. En ces temps, l’or était un objet religieux, utilisé pour des cérémonies. La mine était associée à la religion et servait de dépôt afin de prendre uniquement le nécessaire.
Quelques siècles plus tard, à l’époque de la colonie, la manière de travailler change. Les Espagnols ont envahi le continent, ils cherchent l’or et l’argent. Ils commencent par voler les sculptures et ensuite cherchent les mines. Ils ouvrent celles de Potosi et Puno où travaillent des esclaves. De plus, ils obligent les indigènes à payer des impôts. La Rinconada, du haut de ses 5400 mètres, est donc exploitée de manière artisanale afin de récolter l’or des impôts.
À l’époque de la République, à partir de 1878, l’usage de la Rinconada diminue énormément. Mais dès 1900, elle est redécouverte par les paysans des environs qui l’exploitent artisanalement.
Quatre-vingt ans plus tard, une énorme crise économique touche le pays. La culture et l’élevage ne permettent plus de subsister. La population recherche de nouvelles entrées d’argent. La Rinconada est un lieu où s’enrichir. C’est le début de l’arrivée en grand nombre de populations pauvres et sans ressource.
À cette époque, Centromine Peru possédait la concession, mais comme rien ou presque ne se passait, les gens ont envahi le site et l’ont exploité de manière artisanale. Ces petits nouveaux se font propriétaires des mines et contractent de nouvelles personnes. Le carburant, les explosifs et les machines sont, en grande partie, importés illégalement de Bolivie.
En trente ans la situation est passée d’une petite exploitation artisanale à une exploitation de masse avec usage de machine. Par contre, tout est toujours informel, rien n’est légal. Là bas, il n’y a pas de police, pas de lois, c’est la Tierra de nadie (terre de personne). La population afflue, afflue et afflue encore.
En effet, le prix de l’once d’or, de 300 à 400$us en 1995, est monté jusqu’à 1000$us entre 2006 et 2009. Aujourd’hui, avec la crise, la plupart des produits ont baissé, l’or est toujours à 950$us. Alors que le zinc, l’aluminium ou l’argent ont chuté.
En général, un mineur travaille entre dix et vingt ans sur le site. Ensuite sa santé, et espérons-le, l’or récolté lui permettra de partir vivre ailleurs. Les conditions de travail sont presque inhumaines, travaillant par tour de huit heures, de jour comme de nuit, les mineurs font trente jours pour leur patron, puis un pour eux. C’est à dire qu’uniquement l’or récolté cette journée leur appartient, c’est pourquoi certains font deux tours pour s’en sortir.
Actuellement quelques coopératives ouvrent. Elles sont toujours informelles mais donnent quelques droits en plus. Par contre, là bas, on travaille par tour de quatre heures, et il y a un jour sur cent vingt seulement pour l’employé… ce qui signifie être payé deux fois moins bien.
La population frôle les quarante mille personnes à la Rinconada, où l’on trouve évidemment, des mineurs, mais aussi des jeunes qui charrient les brouettes, des femmes qui cassent la pierre à la recherche d’or, d’autres qui fouillent les poubelles à la recherche d’objets à recycler, d’autres qui achètent l’or et des vendeurs. Ici, tout s’achète, tout se vend : or, nourriture, alcool, jeu, prostitution…
En plus, on estime à cent mille le nombre de personnes vivant indirectement de l’argent de la mine sans être à la Rinconada. Il s’agit des chauffeurs de bus, des garagistes, des hôtels des villes comme Puno ou Juliaca…
De nombreuses personnes et ONG demandent la fermeture du site car c’est là-bas que se situe la source du fleuve Ramis, principal affluent du lac Titicaca et unique apport en eau des populations vivant en aval. De nombreuses espèces ont déjà disparu, et la faune et la flore entière sont en train de périr dans la zone.
Sous la pression, le gouvernement avait donné trois mois d’urgence environnementale en septembre 2007, arrêtant le travail à la Rinconada, avec surveillance policière. Mais le travail n’a pas été arrêté, il a juste changé de lieu. Les mineurs sont partis du côté bolivien avec leur matériel et ont cherché l’or là-bas, contaminant une autre source, le Rio Suches, limite entre la Bolivie et le Pérou, qui se jette aussi dans le lac Titicaca….
Pendant ces cinq mois – le blocage fut amplifier de deux mois –, la terre qui devait être travaillée a été emmenée à Juliaca et c’est dans les maisons que les gens l’ont traitée pour trouver l’or. Un trou dans le sol, menant jusqu’aux égouts servait à évacuer l’eau pleine de cyanure, plomb mercure et arsenic. Et le tout à l’égout de Juliaca se jette directement dans le fleuve Coata, autre affluent du Lac Titicaca.
On s’aperçoit donc ici que la fermeture de la mine ne change pas grand chose à la situation. Par ailleurs, d’ici à une trentaine d’année, l’or devrait s’épuiser à la Rinconada. Que feront les gens ? Ils s’arrêteront ? C’est très peu probable, cette fermeture provisoire en est la preuve, ils changeront juste de lieu.
C’est pourquoi la Rinconada doit être considérée comme un problème national. Le taux de chômage est important au Pérou, les systèmes éducatifs et de santé sont chers et se dégradent de plus en plus à chaque nouvelle loi. La Rinconada est une source de travail pour cent quarante mille personnes. Si elle était fermée, où iraient les gens ? De plus, de nombreuses personnes du gouvernement sont propriétaires de mines et ont des intérêts en jeu.
Courant juillet 2009, vingt mille mineurs sont descendus à Juliaca pour réclamer la construction d’une route goudronnée, d’un centre de santé et d’autres éléments similaires au niveau des mines. En cinq jours de mobilisation seulement, ils ont obtenu tout ce qu’ils voulaient…
Les paysans et éleveurs d’alpacas, de moutons, etc. sont, eux, réprimés lors de leurs mobilisations, alors qu’ils réclament aussi des postes de santé, à quoi s’ajoutent la demande de construction de centres de traitement de l’eau, et l’envoi de médecins et vétérinaires pour diagnostiquer les problèmes de ces populations qui consomment directement l’eau du fleuve, contaminée par la Rinconada, et dont 30 à 40% des élevages meurent chaque année.
Pourtant, l’élevage d’alpacas est un procédé ancestral, hérité des Incas et fait parti du patrimoine national. Mais la recherche du bénéfice rapide à court terme est en train de tuer tout un pan de la culture andine. Les jeunes partent vers les villes ou à la mine car il n’est plus possible de subsister grâce à l’élevage d’alpacas. Dans les villages et campagnes en aval du Rio Ramis, on parle du fleuve mort car rien n’y pousse, rien n’y vit. Il y a quinze ans, avant l’exploitation démesurée de la mine, on trouvait des poissons, l’herbe était verte, les animaux et les enfants plus forts. Aujourd’hui, les enfants meurent facilement d’une grippe. Les animaux font des fausses couches, deviennent aveugles, ont des diarrhées puis meurent de façon « inexpliquée ». Les antibiotiques des vétérinaires ne sont d’aucune utilité. Et à cela s’ajoute la chute du prix de la laine.
Il y a encore quelques années, elle était à 12 ou 13 soles la livre (3,20€). Aujourd’hui, crise aidant, dans les régions où l’alpaca est en bonne santé, elle est à 6 ou 7 soles, soit une baisse de 50%. Et le long du fleuve Ramis, on la trouve à 4 soles soit une chute du prix de 70%, et un prix 35% plus bas qu’ailleurs… Pour la laine de mouton, c’est pire, le prix est passé de 1,20 soles la livre à 0,20 soit une chute de 85%. Or d’un alpaca, on obtient environ 5 livres de laine et la plupart des familles possèdent une trentaine d’alpacas et le même nombre de moutons, la tonte a lieu une fois par ans, soit 315 soles (80€) à l’année pour une famille de cinq personnes. Nous avons rencontré des éleveurs qui en possèdent plus, mais ceux-ci nous avouaient devoir tondre les animaux tous les deux ans car la fibre n’est pas assez bonne et que la laine pousse trop lentement…
On se retrouve ici dans une situation où deux manières de concevoir la société s’entrechoquent. D’un côté, cent quarante mille personnes vivent en mettant à mal l’écologie et la santé de milliers de personnes, mais ont l’appui du gouvernement et des transnationales. De l’autre - pour sauver la faune, la flore, la culture et de nombreux humains - on enverrait cent quarante mille personnes à la rue où elles n’iraient pas, partant pour d’autres mines et continuant en d’autres lieux la contamination.
On voit donc que le problème n’est pas qu’une simple équation où l’on calcule quelles seront les pertes minimales. Non, il s’agit d’un problème de société, humain, social et environnemental. Dans un premier temps, il est nécessaire, et telles sont les demandes des éleveurs, de faire une étude environnementale tout au long du fleuve Ramis, pour connaître l’étendue des dégâts. Jusqu’à quelle profondeur les sols sont-ils contaminés ? Quels sont les produits toxiques les plus importants ? Comment diminuer le nombre de solides en suspension, principale source de contamination ?
Il faudrait évidemment commencer par les zones en amont tels les districts d’Ananea (villages de la Rinconada et Cerro Luna), de Cruceo, de Potoni, de San Anton, d’Asillo et d’azongaro, qui appartiennent à trois provinces différentes : San Antonio de Putina, Carabaya et Azongaro.
De nombreux organismes gouvernementaux travaillent déjà sur le problème ; mais ils viennent une fois de l’an, recueillent de l’eau et repartent l’analyser pour connaître l’évolution de la contamination. D’autres envoient des aides scolaires à la Rinconada, mais rien n’est fait pour les éleveurs et la population qui vivent plus en aval. Ils sont les oubliés de cette situation qu’ils subissent et qu’ils n’ont pas causé.
Car la construction d’une route jusqu’à la Rinconada, obtenue lors de la dernière lutte des mineurs, permettra à plus de personnes de venir travailler. Et chaque amélioration là-haut augmente le nombre de mineurs, donc la contamination et le nombre d’alpacas qui meurent. C’est à dire que la situation des éleveurs tant à s’empirer.
C’est pourquoi ceux-ci demandent une aide d’urgence, telle l’arrivée de scientifiques, médecins et vétérinaires pour diagnostiquer les problèmes, ainsi que l’apport d’eau pure et la décontamination de celle qui arrive. Le gouvernement a promis la construction de trois centres de décontamination à la sortie d’Ananea d’ici à la fin de l’année. Le problème qui se pose est de savoir si ce seront de simples réserves d’eau, c’est à dire trois bassins à la suite où l’eau s’écoule lentement de l’un à l’autre, permettant aux particules en suspension de se déposer, ou cela sera un centre avec des ingénieurs et des machines pour accélérer le traitement ? Car à Crucero, il y a eu la mise en place de ces bassins. Aujourd’hui, ils sont bouchés, l’eau passe à côté, et ils ne servent à rien.
Pourquoi aider à l’amélioration des conditions de vie des éleveurs d’alpacas en priorité ?
Aujourd’hui, nombreux sont les jeunes qui partent à la ville ou à la mine car ils ne peuvent subsister. Si l’élevage permettait de vivre dignement, ceux-ci n’iraient pas augmenter le nombre de mineurs, et peut être que certaines personnes redescendraient de là-haut. De plus, il manque des écoles partout, ainsi que des médecins et infirmières – Crucero possède un énorme hôpital où il n’y a qu’un médecin et cinq infirmières…–, alors que les construire au niveau de la mine veut dire plus de mineurs, et la question qui se pose est de savoir ce qu’il se passera quand il n’y aura plus d’or. Il est très peu probable que la population reste vers Ananea, où il fait -27°C les nuits d’hiver, où l’air manque et l’odeur est infecte.
Par contre, tous ces villages, eux sont appelés à rester là encore longtemps. Ils subissent la contamination et les dérives du système qui n’a que faire de détruire toute une région, sa population, ses lacs, dont le Titicaca, pour gagner quelques onces d’or.
Texte et photos: Jérémie Wach-Chastel
(avec le soutien de l’ethnologue Wilfredo Ccopa Mamani)
www.jwc-photos.com
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